Photographe d'architecture : Alain Laforest

Alain Laforest présente une feuille de route impressionnante jalonnée d'expériences diversifiées et de collaborations durables qui lui ont permis d'acquérir une grande compréhension du travail de l'architecte. Portrait d'un photographe porté par la volonté de révéler l'insaisissable.

ID / Quel est votre parcours académique et qu’est-ce qui vous a amené vers la pratique de la photographie d’architecture ?

AL / Je suis photographe autodidacte, j'ai eu la chance dès le début de ma pratique de la photo de travailler pour l'architecte Phyllis Lambert, fondatrice du Centre Canadien d'Architecture (CCA). C'est là que j'ai fait ma formation. La photographie d'architecture était présente dès mes premières images, mais à partir de ce moment, elle est devenue centrale pour ne pas dire obsessionnelle. Je suis resté 33 ans avec le CCA où j'ai agit comme photographe puis photographe en chef, chef des services photographiques, responsable technique du Théâtre Paul-Desmarais du CCA et responsable de la diathèque, des installations multimédias et de l'éclairage dans les salles d'exposition. Dans le cadre de ce travail, j'ai fait plusieurs photographies d'architecture, mais aussi des milliers de photographies de reproduction des collections du CCA : dessins, plans, livres, maquettes et photographies d'architecture de toutes les époques. La fréquentation des collections et des expositions du CCA a constitué une double formation pour moi, celle de photographe, mais aussi une sensibilisation à l'architecture et au travail de conception des architectes.

Pendant toutes ces années j'ai parallèlement eu une pratique photographique commerciale pour des architectes québécois tels que Saia, Cayouette, Saucier+Perrotte, Atelier Big City, Atelier in situ, Archithem, et surtout une collaboration de plus de 20 ans avec l'architecte Pierre Thibault. À l'image de mon expérience avec le CCA, cette longue collaboration avec Pierre Thibault m'a permis de développer une plus grande compréhension du travail de l'architecte et plus particulièrement de l'évolution de son processus créatif. 

J'ai également accompagné ma conjointe Sophie Gironnay qui a signé pendant presque une dizaine d'années une chronique d'architecture au Devoir puis ensuite à la Presse. Pour elle, j'ai couvert beaucoup de projets architecturaux et urbains avec une approche différente de celles demandées par le CCA ou les clients architectes. Il s'agissait dans ce cas d'une approche plus critique et plus journalistique. J'ai aussi eu la chance d'exécuter des mandats de documentation à propos de la construction de bâtiments (CDP Capital), d'un quartier (Quartier International) et aussi pour des institutions (Ville de Montréal, CSM).

Co-fondateur de la Maison de l'Architecture du Québec j'ai également œuvré à la production de photos pour des expositions et des publications.

Pendant toutes ces années, j'ai développé une pratique photographique artistique composée de photos de recherche autour de l'architecture et de l'aménagement urbain. J'ai notamment étudié l'ombre de l'architecture, ses réflexions en milieu urbain, mais aussi le sol de nos rue et d'autres sujets. Tous ces travaux de recherche visent à révéler ce que le regard ne voit pas, ne voit plus, de ce que nous avons éliminé de notre vision consciente. Il faut voir ces photos comme une partie intégrante de ma pratique photographique, une forme d'extension du regard architectural.

recherche personnelle, série architecture de l'ombre, 01

ID / Quelle est votre approche lorsque vous visitez un projet, qu’est-ce que vous regardez ?

AL / Au début, il y a le premier contact avec le bâtiment, son effet, sa personnalité. J'essaie de ne pas oublier cette première impression. Ensuite, la première chose que je regarde c'est le contexte du bâtiment et son implantation. Comment s'inscrit-il dans son environnement? Est-il en harmonie ou en rupture avec son milieu? Comment l'architecte a-t-il travaillé avec le relief du site ou avec les constructions voisines? Ensuite, je regarde le bâtiment dans son ensemble et je cherche à en comprendre la volumétrie générale. Est-elle uniforme ou faite de rentrées et de saillies? Est-ce que des parties se détachent et deviennent une spécificité du bâtiment (toit débordant, grande avancée vitrée...) ? Quel autre travail volumétrique définit le bâtiment?  

Puis, vient la recherche des points de vues de départ, ceux qui nous permettront d'en trouver d'autres. Plus je fais de photos d'un bâtiment, plus j'en découvre d'autres à faire. Il y a une espèce de transe photographique qui s'installe à cette étape.

ID / Qu’est-ce qui rend un projet photogénique ?

AL / Difficile à dire! Une bonne et belle architecture certainement, mais aussi son environnement. Le plus beau des bâtiments avec un affreux luminaire urbain en façade, accompagné d'un abris d'autobus plein de graffitis, quatre poubelles et d'un stationnement mal placé ne fera de bonnes photos qu'avec d’importants budgets de retouche.

Étrangement, un peu comme avec les humains, il y a certains bâtiments qui, bien que fort beaux sont peu photogéniques car ils prennent mal la lumière ou n'ont pas l'espace environnant pour que leur volumétrie s'impose. Mais essentiellement, il faut une bonne conception architecturale de départ et un environnement qui permet un certain recul pour réaliser de belles photos d'un bâtiment. Pour les intérieurs, c'est surtout l'harmonie générale des pièces et un certain dépouillement de l'aménagement.

 

ID / Comment travaillez-vous la lumière dans vos photos ?

AL / Je n'utilise pas la lumière artificielle, il faut être là longtemps et avoir fait un bon repérage pour bien saisir comment la lumière réagit avec une oeuvre architecturale. Je préfère être sur place du lever du jour jusqu'à la nuit pour sentir le lent parcours de la lumière sur un bâtiment. De plus, le soleil n'est pas nécessaire, et j'aime bien utiliser un ciel légèrement voilé qui donne une lumière douce et diffuse avec des ombres ouvertes. Il faut dire que Photoshop et les autres technologies de traitement de l'image facilitent énormément le travail du photographe aujourd'hui en rendant possible un travail de finesse sur le rendu lumineux d'une photo.

ID / Qu’est-ce qui vous passionne dans ce métier ?

AL / C'est essentiellement le contact physique avec un bâtiment. On ne se rend pas compte à quel point le métier de photographe d'architecture peut être un travail physique. Parfois, j'ai l'impression d'être un dompteur de bâtiment... C'est parfois frustrant, mais toujours passionnant!

 

 

Photo d'ouverture: Belvédère de Val-Jalbert- architecte Pierre Thibault 

 

comments powered by Disqus