La Glo-Up

La Glo-Up

Près de soixante ans après sa création, la lampe Glo-Up retrouve sa place sous les projecteurs. Dévoilée au Salon Index-Design au printemps dernier, cette réédition fidèle de l'iconique luminaire imaginé par Douglas Ball, en collaboration avec John Berezowsky, en 1969 marque le retour d'un classique du design canadien. Porté par Full Room, le projet conjugue respect de l'œuvre originale, fabrication locale et volonté de remettre en lumière une page importante de l'histoire du design canadien.

La Glo-Up, dessinée par Douglas Ball en 1969 et initialement produite à Montréal par Danesco, est aujourd'hui rééditée par Full Room dans le respect des proportions et des matériaux d'origine, avec une palette de couleurs élargie et une fabrication canadienne. Entrevue sur les dessous de sa création, avec Mathieu Leclerc, Designer et fondateur de Full Room. 

Mathieu Leclerc, Designer et Fondateur de Full Room

©️Gia Khanh Nguyen

ID/ Comment est née l'idée de rééditer la Glo-Up, près de 60 ans après sa création?

ML / La collection Glo-Up a toujours été importante pour moi. Quand j’ai commencé à m’intéresser à l’histoire du design canadien il y a une quinzaine d’années, je me rappelle avoir vu une photo de la collection Glo-Up dans le livre Design in Canada de Rachel Gotlieb. J’avais tout de suite été interpellé par les couleurs vives et les silhouettes sculpturales des différents modèles, qui me rappelaient tout ce que j’aime du design italien des années 1960-1970.

Plus tard dans ma vingtaine, lorsque j’ai emménagé dans l’appartement dans lequel j’habite toujours, la première lampe que j’ai achetée était une Glo-Up rouge, modèle « point d’interrogation », que j’avais trouvée sur Kijiji pour 30$. Au fil des années, mon obsession pour la « chasse » aux Glo-Up s’est poursuivie jusqu’à ce que j’arrive à mettre la main sur chacun des modèles de la collection d’origine.

Full Room, Salon Index-Design 2026

©️F-O Paquin

Quand j’ai fondé Full Room en 2020, j’avais déjà ce rêve lointain et naïf d’un jour rééditer des classiques du design canadien, un peu à l’image des grands éditeurs de mobilier comme Vitra, Knoll et Herman Miller, qui continuent aujourd’hui à produire des objets et du mobilier ayant marqué l’histoire du design.

C’est donc une idée qui m’habite depuis longtemps, mais qui s’est développée et raffinée lentement au fil des années, pour finalement s’accélérer à partir de 2024 et devenir réalité en 2026.

ID/ Comment s'est déroulée la collaboration avec Douglas Ball pour redonner vie à cette lampe emblématique?

Le principal défi dans ce projet a été de retracer Douglas Ball et d’entrer en contact avec lui. J’ai probablement dû écrire 5 ou 6 fois à une même adresse courriel trouvée sur son site web sans jamais avoir de réponse.

Douglas Ball

©️Maxim Morin

J’ai demandé à un de mes anciens professeurs en design qui avait travaillé pour Douglas en début de carrière s’il avait encore ses coordonnées, sans succès. Je suis entré en contact avec Danesco pour savoir si la compagnie avait encore des contacts avec Douglas. Rien.

Finalement, plusieurs mois plus tard en 2024, j’ai eu l’idée de faire une recherche dans le Registraire des entreprises du Québec. Un profil d’entreprise est apparu au nom de Douglas Ball inc.; celui-ci contenait une adresse postale. J’ai donc décidé d’envoyer une lettre par la poste pour expliquer mon projet. Deux jours plus tard, j’avais un message de Douglas sur ma boîte vocale me disant qu’il avait reçu ma lettre et me demandant de le rappeler.

Notre premier appel a duré environ 45 minutes; nous avons discuté de sa carrière, de certains de ses designs marquants et de mon projet de réédition. Il s’est tout de suite montré enthousiaste et m’a invité à venir le rencontrer chez lui pour en discuter plus longuement. Par la suite, plusieurs allers-retours nous ont permis de peaufiner les détails de l’entente. Nous avons convenu que je serais responsable de toutes les étapes liées à la production et à la mise en marché : trouver un fabricant, gérer le prototypage, superviser la production et assurer le développement commercial du projet. De son côté, Douglas s’assurerait que le produit final correspond à ses attentes et le cas échéant, accepterait d’associer son nom à la réédition et de participer à quelques sessions photo et entrevues au besoin.

ID/ Quels ont été les principaux défis pour rester fidèle à l'œuvre originale tout en répondant aux standards de fabrication d'aujourd'hui?

ML / Pour moi, c’était primordial que les Glo-Up soient fabriquées au Canada et, idéalement, à Montréal comme à l’époque où elles étaient produites par Danesco. J’ai donc contacté près d’une dizaine de fabricants au Québec et en Ontario spécialisés dans le thermoformage d’acrylique. Un seul fabricant, situé sur l’île de Montréal, m’a répondu avoir l’expertise et surtout l'intérêt pour réaliser ce genre d’objets en petite série. Il a accepté de produire des prototypes et une quantité limitée de chaque modèle. Bien que le procédé de fabrication de ces lampes soit assez simple, ça demeure une production quasi artisanale qui exige plusieurs itérations sans garantie de production en grande série puisqu’il s’agit d’un produit plutôt niché.

La production des Glo-Up est faite avec des moules en MDF qui sont drapés d’un tissu ignifuge. Par la suite, des bandes d’acrylique découpées à la fraiseuse numérique (CNC) sont chauffées pour finalement être déposées dans les moules de manière à les contraindre dans leur forme finale, jusqu’à leur refroidissement complet.

Pour la phase de prototypage, j’ai apporté les exemplaires désassemblés de ma collection personnelle au manufacturier et je lui ai demandé de reproduire le plus fidèlement possible chacune des composantes en utilisant les pièces d’origine comme référence. C’était la première fois où je faisais fabriquer un design sans fournir de dessins techniques au préalable. Les premiers prototypes n’ont nécessité que des ajustements mineurs pour améliorer quelques détails esthétiques; le revêtement de feutre des moules a été remplacé pour une matière textile plus fine qui ne laisse pas d’empreinte en surface, les courbes de moulage ont été retravaillées pour obtenir une silhouette plus fidèle aux modèles originaux, etc.

ID/ La Glo-Up est née à Montréal dans un contexte particulièrement fertile pour le design. Que raconte cette réédition sur l'histoire du design québécois et sur l'importance de préserver ce patrimoine?

ML / L’histoire du design québécois est relativement peu documentée et par conséquent, méconnue. On vit à une époque où l’on met collectivement beaucoup d’emphase sur la nouveauté sans vraiment prendre le temps de contempler et de valoriser ce qui a été fait par le passé. Pourtant, nous avons la chance au Québec d’avoir eu plusieurs designers industriels talentueux et prolifiques dès le milieu des années 1960, avec la préparation de l’Expo 1967, qui a vu une vague de designers à s’établir à Montréal pour y travailler. C’était notamment le cas de Douglas Ball, qui après avoir travaillé pendant quelques années à Ottawa pour le bureau du designer Robin Bush, a finalement choisi de poursuivre sa carrière à Montréal.

L’essor du design industriel en tant que profession est intimement lié à la vitalité de l’industrie canadienne dans ces années. C’est l’un des aspects les plus fascinants pour moi : les industriels de l’époque possédaient la vision, les ressources financières et les moyens de production pour créer des produits en grande série pour le marché Nord-Américain. Pour y parvenir, ils ont fait confiance à de jeunes designers industriels pour les aider à donner forme à leurs produits. On peut penser à Koen De Winter, qui a conçu des collections d’objets culinaires en injection plastique pour Danesco, à André Morin, qui a développé des dizaines de modèles de radios et tourne-disques pour RCA ou à Douglas Ball, qui a supervisé la création des produits fabriqués par la compagnie Sunar jusqu’à sa disparition dans les années 1980. Leurs objets ont été fabriqués en milliers d’exemplaires et distribués à la grandeur du continent nord-américain et parfois même, dans le reste du monde. Ces créations sont les témoins d'une époque où le Canada disposait d'une industrie manufacturière ambitieuse et où les designers avaient les moyens de transformer cette ambition en produits diffusés à grande échelle.

Pour moi, les objets et le mobilier de l’époque racontent l’histoire du contexte économique, culturel et sociétal qui les a vus naître. C’est cette histoire que j’aime découvrir et faire connaître. Aussi, plusieurs de ces produits ont conservé leur vitalité et leur fraîcheur. Leurs formes demeurent séduisantes, leurs structures sont solides, leurs matériaux ont bien vieilli. Les lampes Glo-Up sont un bon exemple : bien qu’elles approchent de leurs 60 ans, elles n’ont pas pris une ride et pourraient fort bien passer pour un produit conçu dans la dernière décennie.

ID/ Quel rôle joue Full Room dans la valorisation du design canadien et québécois?

ML / Full Room est à la fois une boutique en ligne et une plateforme de recherche consacrée en grande partie au design canadien et québécois. Chaque objet qui passe par l'inventaire est une occasion d'en apprendre davantage sur son origine, son concepteur ou son fabricant. C'est un projet qui utilise les objets comme point de départ pour mieux comprendre, documenter et faire connaître l'histoire du design industriel canadien.

Showroom full Room

©️Gia Khanh Nguyen Le

La recherche demeure toutefois difficile à concilier avec les activités quotidiennes de Full Room, dont j'assure seul l'ensemble des opérations. Ce n'est pas toujours simple de partager le fruit de ces recherches au sein d'une entreprise dont la mission première est la vente d'objets et de mobilier. À plus long terme, j’aimerais créer une entité distincte à vocation culturelle, entièrement consacrée à la mise en valeur de l'histoire du design industriel canadien.

D'ici là, la manière la plus concrète de contribuer à cette histoire consiste à redonner vie à des designs canadiens méconnus, soit par leur restauration, soit par leur réédition. C'est dans cet esprit que j'ai déjà conclu des ententes de réédition avec deux autres designers canadiens. Ces objets qui sont actuellement en phase de prototypage seront lancés en 2027. Pour moi, il ne s’agit pas seulement de remettre des objets en production, mais aussi de prolonger l'histoire de ceux qui les ont conçus.

Douglas Ball (gauche) et Mathieu Leclerc (droite) lors du Salon Index-Design 2026

 

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