L'hôpital hospitalier: pour un design qui aide soignés et soignants

Comment faire d’un milieu aseptisé un environnement empreint d'humanité? Comment améliorer le bien-être de l’occupant, la fonctionnalité de l’espace et assurer le contrôle de la propagation d’infections? Ces questions sont particulièrement cruciales pour les environnements de soins de santé. Quatre architectes se prononcent sur les meilleures pratiques.

«Aseptisé ne veut pas dire stérile.» -Martine Gévry

«Aseptisé ne veut pas dire stérile», rappelle Martine Gévry, architecte associée principale de Jodoin Lamarre Pratte architectes qui a notamment participé activement à la conception du pavillon des soins critiques de l'Hôpital général juif, du projet d’agrandissement majeur « Investir dans l’excellence » à l’Institut de cardiologie de Montréal et travaille sur le projet du nouveau Centre mère-enfant et urgence de l’Hôpital Fleurimont à Sherbrooke. 

Martine Gévry

Jodoin Lamarre Pratte architectes

«Les environnements de soins de santé sont en quelques sortes de grands projets de conception intégrée. La santé et la guérison passent aussi par le sentiment de bien-être. Si on est installé dans un environnement qui n’est pas surchargé ou encombré par des équipements, ou des bruits nuisibles et qu’on a accès à des vues extérieures, c’est déjà rassurant et confortable», ajoute l’architecte.  

L’approche du designer doit viser autant la qualité expérientielle que fonctionnelle du lieu explique Cathy Dumas, architecte associée de ABCP architecture qui a travaillé notamment sur le réaménagement de chambres et l’ajout de blocs sanitaires au CHU de Québec pendant la pandémie Covid-19, ainsi que des projets de réaménagement à l’Hôtel-Dieu de Lévis et à l’Hôpital de La Malbaie.

Cathy Dumas

ABCP architecture

«La qualité expérientielle consiste à créer un milieu confortable et stimulant pour les usagers. Le confort physique, mais aussi le confort psychologique, sont des aspects primordiaux afin que l’expérience du lieu soit agréable pour ses occupants. L’approche fonctionnelle, vise quant à elle à répondre aux importantes questions liées à l’amélioration de la sécurité du patient, à la réduction des erreurs médicales et à l’intégration des avancées technologiques», affirme Cathy Dumas.

PROJET COVID-19 à l'Hôpital du Saint-Sacrement par ABCP architecture

Nouveau bloc sanitaire

L'hôpital hospitalier: un tour de force pour trouver l'équilibre

«Un tour de force est de rendre les systèmes d’ingénierie plus discrets et dissimulés, ce qui contribue à offrir une lecture claire et sans stress des lieux.» -Martine Gévry

Scène du visible comme de l’invisible, l'architecture de l'hôpital doit savoir quand dissimuler la machine pour conforter les rêves et quand la faire apparaître pour calmer les anxiétés. Pour améliorer à la fois le bien-être de l’occupant et faciliter le travail du personnel médical, il faut d’abord comprendre les causes des irritants potentiels et les besoins de chacun.

«Chaque chose à sa place. Il ne faut pas avoir peur de questionner et de comprendre le fonctionnement des équipes cliniques, d’identifier problématiques et les irritants, et de voir au-delà des méthodes actuelles», dit Martine Gévry.

Les matériaux, les surfaces et leurs agencements doivent faire partie d’un tout harmonieux. Ces précautions évitent la surcharge visuelle et l’effet d’encombrement qui peut être synonyme de stress. Des lieux plus ouverts et aérés seront bénéfiques tant pour les patients que les employés.

pavillon des soins critiques de l'Hôpital général juif par Jodoin Lamarre Pratte architectes avec la collaboration de GKC et Marosi Troy

Crédit photo: Stéphane Groleau

pavillon des soins critiques de l'Hôpital général juif par Jodoin Lamarre Pratte architectes avec la collaboration de GKC et Marosi Troy

Crédit photo: Stéphane Groleau

Pavillon des soins critiques de l'Hôpital général juif par Jodoin Lamarre Pratte architectes avec la collaboration de GKC et Marosi Troy

Crédit photo: Stéphane Groleau

«Un tour de force est de rendre les systèmes d’ingénierie plus discrets et dissimulés, ce qui contribue à ouvrir l’espace et donc offrir une lecture claire et sans stress des lieux», dit Martine Gévry.

Les études démontrent que l’environnement physique contribue à améliorer la qualité des soins et joue un rôle significatif dans l’acceptabilité des traitements et dans la guérison des patients. Avec des lieux plus agréable et confortable, on peut même remarquer une diminution dans les demandes d’assistance des patients.

«Quand on est stressé, on a la gâchette facile, c’est normal. Suite à notre intervention à l’Hôpital général juif par exemple, après quelque temps, le personnel a dénoté une diminution dans le nombre et la fréquence d’appels des patients. Ils étaient tellement bien dans l’environnement aménagé qu’ils ressentaient moins le besoin de solliciter le personnel de l’hôpital», dit Martine Gévry.

Matérialité délicate et durable, biophilie et lumière naturelle

«La biophilie qui, en architecture, consiste à réduire la frontière entre l’espace et la nature par l’introduction de lumière naturelle, par une fenestration donnant sur des milieux naturels (boisé, rivière, etc.) et par l’utilisation de matériaux se rapprochant de la nature, entraîne un effet mesurable sur la réduction du stress», explique Cathy Dumas.

L. McComber - Architecture vivante

Pour la clinique Innovaderm recherches située dans l’ancien cinéma ExCentris à Montréal, L. McComber - Architecture vivante a su jumeler un niveau d’hygiène élevé et des solutions de confidentialité maximales avec un environnement agréable empreint d’humanité.

«Les salles d’examen forment de longues boîtes basses au-dessus desquelles le plafond se défile dilatant l’espace et facilitant l’accès à la mécanique pour l’entretien. Elles s’articulent autour d’un poste central ce qui minimise les distances de déplacement pour tout le personnel médical. Il dispose d’une grande table rassembleuse en érable où on peut annoter les dossiers patients ou discuter entre professionnels sous un grand luminaire cache-pot débordant de plantes d’intérieurs», présente l’équipe de L. McComber.

clinique Innovaderm recherches par L. McComber - Architecture vivante

Crédit photo: Raphaël Thibodeau

CLINIQUE INNOVADERM RECHERCHES PAR L. MCCOMBER - ARCHITECTURE VIVANTE

Crédit photo: Raphaël Thibodeau

L'intégration de plantes n’est pas anodine. Elles favorisent le bien-être en plus de purifier l’air et d’ajouter une touche de chaleur dans un environnement aseptisé.

«L'utilisation de panneaux de verre givré préserve l’intimité tout en permettant à la lumière naturelle de parvenir au poste central. L’effet ‘’confinement’’ est minimisé grâce aux plafonds de béton bruts peints en blanc, l’utilisation de cloisons vitrées et de murs bas. Enfin, la plus belle vue de l’étage, celle qui donne sur le Mont-Royal au coucher du soleil est partagée à toute l’équipe, car elle se trouve dans la cafétéria. Cet espace donne sur des terrasses ce qui permet au personnel de prendre l’air à la pause», ajoutent les architectes.

L’architecte Cathy Dumas propose certains critères que devrait comprendre l’environnement de soins :

  • Être convivial et favoriser les échanges (banquettes, espace de socialisation de différentes échelles);

  • Offrir une vue sur le paysage environnant et les activités du quotidien;

  • Offrir des parcours intérieurs et extérieurs lumineux et propices à la déambulation;

  • Améliorer la santé cognitive par les stations thématiques et l’intégration d’espaces mémoires (iconographies, objets du quotidien);

  • Offrir des jardins colorés et odorants;

  • S’inspirer de l’espace à caractère résidentiel pour développer un langage architectural et un design d’intérieur riche, familier et réconfortant;

  • Intégrer les principes de biophilie;

  • Être pensé selon les préceptes de la certification Well;

  • Être centré sur la personne selon la notion «d’humanitude» développée en psychologie et basée sur le respect, la dignité et sur l’harmonie de la relation patient/soignant;

  • Tendre vers une «normalisation» du milieu de soins par la création d’espaces familiers et familiaux où les équipements cliniques sont, si possibles, à l’abri des regards.

«Prendre soin de nos malades c’est avant tout leur offrir la sécurité, le confort, mais aussi un environnement propice à la guérison», dit Cathy Dumas.

Faciliter le contrôle de la propagation des infections par le design

Le milieu hospitalier est un lieu de déambulation bien plus qu’un décor immobile où en plus des soignants et des soignés, une troisième partie prenante est à considérer: la famille du patient. Effectivement, les aménagements doivent faciliter et même encourager les visites sans compromettre l’efficacité des soins prodigués. Le design doit faciliter le contrôle de la propagation des virus et infections. 

«Quelques principes de base sont essentiels à la cohabitation harmonieuse entre patients, personnel soignant et visiteurs. En premier lieu, les chambres de soins doivent offrir des zones patient/famille/personnel clairement définies et les dégagements nécessaires aux principales activités qui s’effectuent au chevet du patient», explique Cathy Dumas. «La création de zones distinctes permet à chacun de s’approprier son espace avec un sentiment d’aisance et d’appartenance plutôt qu’une impression de nuisance».

«Une des principales clés de contrôle de la propagation reste la séparation des espaces réservés au personnel soignant de ceux réservés aux patients», pense l’équipe de L. McComber - Architecture vivante. Dans le cadre de leur récent projet de clinique, chaque groupe a son corridor dédié. «Les rencontres patient/personnel se font donc uniquement à la réception et dans les salles d'examen», expliquent les architectes.

CLINIQUE INNOVADERM RECHERCHES PAR L. MCCOMBER - ARCHITECTURE VIVANTE

Crédit photo: Raphaël Thibodeau

CLINIQUE INNOVADERM RECHERCHES PAR L. MCCOMBER - ARCHITECTURE VIVANTE

CLINIQUE INNOVADERM RECHERCHES PAR L. MCCOMBER - ARCHITECTURE VIVANTE

Crédit photo: Raphaël Thibodeau

Dans le cas de la clinique Innovaderm recherches, la section clinique est bien séparée de la section recherche. La salle d’attente est pensée pour permettre une certaine distanciation et le comptoir d’accueil n’est pas directement attenant, mais plutôt connexe. «Avec un design ultra compact, fonctionnel et parfaitement adapté aux tâches à exécuter, le séjour en clinique (et les risques de contamination associés) est moins long», ajoute L. McComber.

Le pavillon des soins critiques de l'Hôpital général juif a été lui conçu pour accueillir un maximum de patients en mode "isolement", dont un étage complet pour l’isolation et la cohorte de patinent en mode pandémie. Ses installations à pression négative comprennent le dernier étage du pavillon dédié aux chambres individuelles en isolement, et une salle de traumatologie, aménagée à proximité du garage des ambulances afin de traiter les cas urgents et les patients contaminés de façon sécuritaire.

La nécessité d’un consortium de savoirs

Michel Dubuc

Ædifica

Le spectre de pandémies à venir plane au-dessus de la planète et de ses centres de soin. Justement mesurée, l’architecture hospitalière est pourtant un moyen d’aller au-devant de l’urgence et d’assurer la continuité sans faille des soins. Bien sûr, elle implique la convergence d’une multitude d’acteurs, des élus aux économistes, aux maîtres d’ouvrage et aux bureaux d’études, sans oublier le rôle essentiel des médecins et soignants dans cet exercice.

«Pour maintenir la qualité de l’expérience usager dans les environnements bâtis, les nouvelles pratiques d’aménagement devront être informées non seulement de la science médicale et des mécanismes de propagation virale, mais aussi des failles comportementales qui peuvent saboter un échafaudage de mesures sanitaires mal intégrées. L’information et la formation deviennent donc des outils importants dans la mise en place de mesures efficaces. De la même façon, il est essentiel de prendre en compte que les systèmes mécaniques peuvent constituer le maillon faible d’une stratégie en apparence robuste», explique Michel Dubuc, architecte et fondateur de Ædifica.

L’heure est à l’innovation et la nécessité de travailler ensemble est plus vraie que jamais pour concevoir des environnements de soins réconfortants et fonctionnels en cas d’un nouvel épisode imprévisible majeur. Au coeur des hôpitaux de demain, le designer notamment joue un rôle clé pour faciliter la guérison ou encore permettre l’adaptation d’espaces rapidement convertis en services d’urgence.

Photo de couverture: Pavillon des soins critiques de l'Hôpital général juif par Jodoin Lamarre Pratte architectes en collaboration avec GKC et Marosi Troy, photographié par Stéphane Groleau.

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