Repenser l’architecture funéraire

À une époque où les rites entourant la mort se réinventent, le salon funéraire traditionnel reste quant à lui figé dans le temps. Comment en faire un lieu de recueillement plus en phase avec l’esthétique et les valeurs du 21e siècle ? Réflexions sur le sujet avec Stéphane Rasselet de la firme _naturehumaine.

C’est un peu par hasard que Stéphane Rasselet a été plongé dans la marmite du design funéraire. Avec son associé de l’époque, Marc-André Plasse, il participe au début des années 2000 au concours architectural du nouveau monastère des moines cisterciens, à Saint-Jean-de-Matha. Comme il s’agit de son premier projet à caractère spirituel, l’architecte passe 24 heures dans l’ancien monastère pour s’imprégner de l’ambiance et comprendre les rituels quotidiens. Le concept élaboré par la firme n’est pas retenu, mais se classe tout de même parmi les quatre projets finalistes.

Stéphane Rasselet

_naturehumaine

Stéphane et son associé sont ensuite embauchés par Alfred Dallaire Memoria, dont ils occupent les bureaux de l’avenue Laurier pendant un an. Ils y font la rencontre de Jocelyne Légaré, petite-fille du fondateur de l’entreprise. Celle-ci a une vision plus moderne du salon funéraire : elle le veut lumineux, joyeux, décloisonné. Grande amatrice d’art contemporain, elle y intègre des œuvres, notamment celles du peintre Guido Molinari. C’est sous ce vent de modernité que les architectes refont, en collaboration avec le designer Jacques Bilodeau, les bureaux et le salon du complexe de l’avenue Laurier, puis le café-bibliothèque de la succursale du boulevard St-Laurent.

Vient ensuite en 2009 le projet de rénovation du complexe funéraire Memoria sur la rue Jean-Talon. « L’idée était de créer des grandes salles, flexibles, plus ouvertes. Apporter une touche contemporaine. Travailler avec de beaux matériaux de façon créative. » Les architectes utilisent des matières brutes telles que l’acier et la pierre. Ils conçoivent au plafond des niches rétroéclairées couleur or, qui créent du dynamisme ainsi que de la dimension en hauteur. Au niveau du vitrage, des fenêtres sont ajoutées au bâtiment. « Et pas de rideaux ! », ajoute Stéphane Rasselet.

Un décor dépassé

La question des rideaux revient à quelques reprises durant la conversation. Tout comme le papier peint et le tapis, ils font partie intégrante du décor de nombreux centres funéraires, figeant l’institution dans un autre siècle. Des éléments qui tirent sans doute leur origine de l’époque où les morts étaient exposés à la maison, généralement dans le salon. Dans certaines régions du Québec, on suspendait même des draperies le long de la galerie ou dans la pièce dans laquelle était exposé le défunt.

Stéphane Rasselet croit que les nouvelles générations trouvent ce décor un peu morbide et préfèrent une ambiance plus joyeuse, plus interactive. Selon lui, le salon funéraire doit aujourd’hui pouvoir accommoder des gens de différentes religions. Être un lieu multiculturel de recueillement et de témoignage, au design épuré. « Aller vers quelque chose de minimaliste, d’assez puriste dans la conception des lieux. De miser beaucoup sur la qualité de la lumière. Utiliser des matériaux bruts qui nous ramènent à l’essentiel des rapports humains. »

Des concepts reliant terre et ciel

L’architecte a l’occasion de développer sa vision lorsqu’il est mandaté pour faire une étude de columbarium sur un terrain boisé à Prévost. Il imagine un lieu construit avec du bois, de l’acier et du béton. « L’idée est de créer une dissociation entre la partie qui est rattachée au sol, qui est traitée toute en corten et qui est associée à l’aspect minéral, surmontée d’un gros bloc de béton qui se rattache plus au ciel. » L’endroit comprend aussi un columbarium extérieur et intérieur, la partie intérieure étant composée de niches en laiton et équipée d’un écran vidéo où pourraient être diffusées des images du défunt.

Et s’il avait carte blanche pour la création d’un complexe funéraire ? « Mon rêve serait de faire un beau columbarium sur le bord de mer en Gaspésie, avec des vues prenantes bien intégrées. Des projets qui sont entremêlés au contexte naturel, qui sont encastrés dans le roc, dans le sol, qui nous rappellent la base de ce qu’est la vie. » Alors qu’il explique sa vision, l’architecte esquisse sur papier divers types de projets, existants ou imaginaires : un columbarium dans une falaise avec une section vitrée en porte-à-faux qui donne sur la mer, un autre enseveli sous le gazon, puis enfin un columbarium sous terre avec plan d’eau par-dessus, duquel émergent des puits de lumière. Dans chaque dessin, on trouve la dichotomie terre/ciel déjà explorée dans le projet de Prévost, mais poussée encore plus loin. Ce qui frappe surtout, c’est la symbolique quasi universelle derrière cette vision : celle du corps qui retourne à la terre alors que l’esprit s’élève vers le ciel.

On a peut-être évacué la pratique et les rites religieux traditionnels de nos vies, mais la symbolique entourant la mort demeure bien présente et transcende les religions. C’est peut-être là que se trouve la clé d’une architecture funéraire réussie : cesser de reproduire le décor des veillées mortuaires d’antan et s’attarder plutôt à l’humain et au sens qu’il donne au rituel du passage vers la mort.

Crédit photos : _naturehumaine

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