Clara Jorisch : « l'objet inutile est porteur de sens »

Clara Jorisch : « l'objet inutile est porteur de sens »

Entrevue avec Clara Jorisch, une designer montréalaise qui conjugue design, art et artisanat pour créer des pièces uniques et inspirantes.

ID/ Quelques mots sur ton parcours…

J’ai fait un baccalauréat en design graphique à L’UQAM et vers la fin de mon curriculum, j’ai décidé de dévier un peu du programme. Très naïvement j’ai obtenu un diplôme en design graphique en présentant une collection d’objets. 

J’avais envie de faire de l’objet, mais je ne voyais pas trop la romance dans la production industrielle ou de consommation de masse.

Je me suis dit qu’il y avait moyen de faire des objets plus sculpturaux (sculpture fonctionnelle), que ça intéresserait les gens d’avoir des pièces uniques et de collectionner leur intérieur. 

De là, j’ai commencé à travailler avec le verre, et les miroirs, j'aimais l'idée de jouer avec le reflet et je trouvais ça complexe à travailler, fragile et précieux. S’en est suivie ma première collection.

ID/ Comment décrire le processus créatif des miroirs brisés ?

Les miroirs brisés sont réalisés un peu comme des vitraux. Ils sont coupés à la main avec précision, ensuite réassembler sur un fond. C’est un peu comme dessiner avec le verre, seulement les traits dans le miroir sont des brisures qui réfractent la lumière ambiante et qui changent au courant de la journée.

ID/ Où prends-tu ton inspiration ? 

Pour moi, l'objet inutile est porteur de sens. Les objets qui nous entourent nous conditionnent, donc j’essaie de faire des objets un peu plus libres qui ne prescrivent pas nécessairement un comportement, ou qui existent autrement qu’à travers leur fonction. Les miroirs brisés, les miroirs de poche, les poufs “sculptures molles” qui demandent à être interprétés... 

ID/ Tu as récemment dévoilé une nouvelle collection de poufs. Peux-tu nous en dire davantage ?

Les poufs sont nés d’un désir de travailler avec l’objet de façon sculpturale, mais avec une dimension modulaire. Chaque pouf à une échelle domestique, qui rappelle celle du sofa, et ressemble à un amas de bourrelets confortables sur lesquels on s’assoit ou s’évache... Après, la forme des poufs est pensée pour qu’ils s'emboîtent entre eux, ce qui permet d'en faire un large système modulable lorsqu’on combine plusieurs unités...

Finalement, plutôt que de fabriquer les poufs avec des coutures et des patrons complexes, j’ai travaillé sur l’idée d’utiliser des cordes en tension pour définir les formes. Chaque pouf commence comme une masse molle qui est ensuite contrainte avec des cordes. Chaque pièce est unique parce que le cordage change à chaque fois. Le résultat évoque la nature, les galets, mais en même temps quelque chose de charnel et presque érotique que j’aime bien. L’idée était de pouvoir créer des formes sur mesure pour les clients, mais aussi de décliner l’idée pour des lieux publics avec plusieurs unités, pour faire des installations à plus grande échelle. 

ID/ Sur quoi travailles-tu ces temps-ci ? 

Actuellement, mon plus gros projet consiste au déménagement de mon atelier vers un espace ouvert au public. Ça fait un moment que j’essaie de préciser mon offre et de permettre aux gens de me faire des commandes plus personnalisées et sur mesure, mais je n’ai pas encore l’espace pour bien les recevoir et leur montrer mes objets. C’est prévu pour fin 2021.  

Sinon, des firmes et des architectes m’ont approché cette année pour installer des miroirs dans leur projet, j’ai aussi travaillé sur des projets d’installations à grande échelle, ça ouvre des nouvelles possibilités et c’est une échelle de projet que j’espère explorer davantage dans le futur.

ID/ Quelles ont été tes collaborations les plus marquantes ?

Je dirais que mes meilleures collaborations sont avec mes fournisseurs. Je travaille avec des fournisseurs locaux. J’ai rarement toutes les solutions quand je les approche pour la première fois. Je compte donc sur eux pour m’aider. Des fois, ils me disent non, mais à force de retourner les voir et de chercher à résoudre des problèmes, ils embarquent. Au final, mon rembourreur arrive à faire des poufs sans coutures et mon vitrier arrive à faire des miroirs brisés qui brisent avec une fine précision. 

De plus, j’ai fait plusieurs projets de campagnes avec le photographe Mathieu Fortin. On profite de notre collaboration pour expérimenter et explorer les objets sous des angles différents. Pour les miroirs de poches, on a fait une série de photos avec un Iphone pour mettre en valeur le côté in situ des miroirs de poche. Un peu comme le nain d’Amélie Poulain, c’est un objet qui se prête à tous les jeux et qu’on traîne avec soi. On a aussi fait une campagne de plus gros miroirs brisés, inspirés de verres architecturaux dans laquelle on joue avec les jeux de réfraction des immeubles et des miroirs. Pour les poufs, on a une belle campagne qui arrivera bientôt qui met de l’avant leur côté charnel. À suivre... 

-- 

Crédits photo : Mathieu Fortin