Ce qui est vu

Ce qui est vu

Le studio de graphisme Principal, à l'origine de l'identité visuelle de la Semaine Design de Montréal, a publié à l'occasion de l'événement design montréalais de l'année une publication mettant à l'avant plan les photographes d'architecture et de design, ainsi que le pouvoir révélateur et transformateur de la photographie. 

Dans le champ du design et de l’architecture, la photographie n’est pas un simple outil de documentation. Elle est une condition d’existence, non pas au sens matériel des objets ou des bâtiments, mais dans leur capacité à être perçus, reconnus et interprétés. La plupart des projets sont aujourd’hui davantage connus par leurs images que par leur expérience physique. Ils existent dans les mémoires non pas comme des lieux habités ou des objets manipulés, mais comme des vues, des cadres, des surfaces. La matière s’efface. L’image reste.

Abbaye Val Notre-Dame, Atelier Pierre Thibault

©Maxime Brouillet

Toute publication en est la preuve. Elle aussi cadre, sélectionne, hiérarchise. Entre le photographe et le lecteur, il y a une chaîne de décisions silencieuses qui orientent le regard sans jamais se montrer.

New Geologies, Surface Design

©Alex Lesage

Ce que nous connaissons d’une œuvre ne relève que rarement d’une rencontre directe. Il s’agit le plus souvent d’une expérience médiée, filtrée, cadrée. Une expérience qui a déjà été décidée avant nous.

Connector for-Zen Chair, Guillaume Sasseville

©Arseni Khamzin

Que reste-t-il d’un projet lorsque l’on en retire les images ?

On pourrait répondre qu’il reste les plans, les textes, les descriptions, les détails techniques, les souvenirs de ceux qui ont habité les lieux ou utilisé les objets. Pourtant, ce ne sont presque jamais ces éléments qui circulent. Ce sont les images qui voyagent, qui se retiennent, qui se répètent. Ce sont elles qui construisent la mémoire collective des disciplines visuelles. Avec le temps, certaines images deviennent plus importantes que les projets eux-mêmes. Elles finissent par représenter une époque, une manière de faire, une idée du design ou de l’architecture. Beaucoup de projets que nous croyons connaître, nous ne les avons jamais visités, jamais touchés, jamais parcourus. Nous les connaissons par une ou deux images devenues emblématiques. Ce phénomène transforme profondément la manière dont les disciplines se construisent, car ce ne sont plus seulement les projets qui font l’histoire, mais les images qui en restent.

Villa Cap à l’Aigle, Jérome Lapierre architecte

©Maxime Brouillet

Comme l’écrivait John Berger, « Voir vient avant les mots ». Avant même d’être compris, un projet est d’abord vu, et ce que nous voyons participe déjà à la manière dont il sera compris.

Cette question révèle un déplacement fondamental. L’architecture, par définition située, parfois inaccessible, se rend visible par l’intermédiaire de la photographie. Celle-ci opère comme un seuil. Elle permet d’entrer dans des lieux que l’on ne visitera jamais, de parcourir des espaces qui ne nous sont pas destinés. Mais elle ne se contente pas d’ouvrir. Elle sélectionne, elle hiérarchise, elle construit une expérience. Elle transforme ce qui est construit en ce qui est montrable. Ce faisant, elle exerce un pouvoir que l’on reconnaît rarement comme tel.

MEV, Jean Verville

©Maxime Brouillet

Voir une photographie, c’est déjà voir une interprétation. Chaque cadrage implique une décision. Chaque lumière, une intention. Chaque retrait est un choix. La photographie agit moins comme une trace que comme une prise de position. Elle ne fixe pas ce qui est, elle propose ce qui doit être vu. Elle oriente l’attention et désigne ce qui mérite d’être retenu. On pourrait alors se demander si l’image documente l’architecture, ou si elle la redéfinit, si elle en est le miroir ou déjà le prolongement.

Love Light, Chris Fusaro

©Samuel Pasquier

Le design d’objet entretient avec la photographie une relation tout aussi constitutive, mais d’une autre nature. Un objet industriel existe dans l’usage, dans la main, dans la répétition du geste. Or c’est souvent par une seule image qu’il entre dans la mémoire collective. La photographie fige l’objet, le soustrait à sa fonction et le place dans une lumière qui n’est jamais neutre. Elle en fait autre chose. Une forme pure, un argument visuel, parfois une icône. Les objets de la collection Braun photographiés avec rigueur, les pièces d’Enzo Mari isolées sur fond blanc, les catalogues industriels d’après-guerre sont autant de preuves que l’image n’accompagne pas le design. Elle le constitue. Elle lui confère une autorité que l’usage seul ne suffirait pas à produire. L’objet sans image reste privé. L’objet photographié devient une référence.

Workshop, École de design de l'UQAM

©Arseni Khamzin

Ce glissement est particulièrement lisible dans la manière dont les pratiques contemporaines se construisent à travers leurs images. Un studio ne se présente plus uniquement par ses projets réalisés, mais par la manière dont ceux-ci sont représentés. Les portfolios, les sites, les publications ne sont pas des archives neutres. Ils forment un récit. Une identité. Ils témoignent d’une manière d’être dans le champ.

Bowie, Ivy Studio

©Alex Lesage

Ce récit est composé, édité, parfois scénarisé. Certaines images deviennent emblématiques, d’autres disparaissent. Ce processus de sélection participe à la construction d’un langage visuel propre à chaque pratique. Il ne s’agit plus seulement de montrer ce qui a été fait, mais de définir comment cela doit être perçu. Ce que l’on choisit de montrer en dit autant sur une pratique que ce que l’on choisit de faire. Et ce que l’on choisit de ne pas montrer l’est tout autant.

Ssense II-Atelier Barda

©Alex Lesage

À quel moment l’image cesse-t-elle d’être un reflet pour devenir un projet en soi ?

La photographie s’inscrit désormais au cœur du processus de conception élargi. Elle prolonge le projet et lui donne une seconde vie, souvent plus durable que son existence physique. Il est même courant qu’un projet soit connu par ses images avant même d’exister physiquement. Dans cette logique, la représentation précède la réalisation, et le projet entre dans le champ culturel par sa promesse visuelle avant d’y entrer par sa présence matérielle. Si l’image peut précéder l’objet, le constituer avant même qu’il existe, alors la frontière entre projet et représentation n’est plus seulement poreuse. Elle est indiscernable.

MB, Studio Jean Verville

©Maxime Brouillet

Ces images circulent, se répètent, s’inscrivent dans des imaginaires collectifs. Elles contribuent à définir ce que l’on considère comme marquant, exemplaire, voire canonique. Mais cette mémoire est construite. Elle repose sur des décisions souvent invisibles : qui photographie, dans quelles conditions, pour quel usage, à quel moment du projet. Ces choix influencent profondément la manière dont les pratiques sont perçues et reconnues. La visibilité n’est pas une conséquence naturelle de la qualité. Elle se construit. Elle se négocie. Et cette négociation a lieu, le plus souvent, dans l’espace discret entre le projet et sa représentation. Ce que l’histoire retient d’une époque, c’est souvent ce qu’elle a su photographier.

OAKV, Atelier Carle et Tissaraouata, Stroph

©Alex Lesage et Maxime Brouillet

Peut-on lire une pratique à travers ses images comme on lit un texte ?

Cette analogie suggère que la photographie ne se limite pas à une fonction illustrative. Elle participe à une forme de pensée, visuelle, structurée, intentionnelle. Elle constitue un mode d’énonciation à part entière. Dans ce cadre, les photographes qui accompagnent les pratiques d’architecture et de design ne sont pas de simples témoins. Ils deviennent des co-auteurs. Leur regard ne vient pas après le projet, il participe à la manière dont les œuvres entrent dans le champ collectif, à la définition même de leur identité et de leur portée. Ils contribuent à ce que les projets existent, au-delà de leur réalité physique. Sans eux, certaines œuvres n’auraient tout simplement pas eu lieu, au sens où elles ne seraient jamais devenues des références partagées. Leur regard ne documente pas seulement ce qui a été fait. Il fait partie de ce qui a été fait.

Circular School Chair, Guillaume Sasseville et Maurice Cloutier

©Arseni Khamzin

Ce constat ne diminue en rien la valeur des œuvres. Il en révèle une dimension supplémentaire : celle de leur existence médiée. Toute pratique qui prend au sérieux sa propre transmission doit prendre au sérieux ses images. Non comme un accompagnement, mais comme une composante à part entière de ce qu’elles produisent. Ignorer cette dimension, c’est laisser à d’autres le soin de définir ce que l’on fait. C’est abandonner, discrètement, la part la plus durable de ce que l’on produit.

Samuel Pasquier et Verre d’Onge, par Arseni Khamzin

 

La photographie ne vient pas après le projet. Elle en est une extension. Elle prolonge la vie des œuvres et multiplie leurs points d’accès. Elle permet à des œuvres situées de devenir des références partagées, d’inscrire le design et l’architecture dans un réseau d’images en constante circulation. Elle transforme des objets singuliers en langage commun. Elle donne aux pratiques locales une présence qui dépasse largement leur origine géographique. Et elle garantit que ce qui a été conçu avec soin soit reçu avec l’attention qu’il mérite.

Et dans ce réseau, ce n’est pas seulement ce qui est construit qui compte.
C’est ce qui est vu.

Bowie et CVSH, Ivy Studio

©Alex Lesage


Un texte de Bryan K-Lamonde, Directeur Créatif et cofondateur, Principal

En couverture: ©Samuel Pasquier et- Alma 24, par María Jose Benech, ©Maxime Brouillet