L’architecture japonaise : coexistence de la nature et espace architecturé

Fluidité, transparence, perméabilité entre intérieur et extérieur, utilisation minimale des matériaux, intégration de la nature…Et si la déclinaison des grands items inhérents à l’architecture japonaise conduisait vers de nouveaux horizons ?

L’architecture japonaise – appellation très occidentale qui, selon Kengo Kuma, peut se définir par « l’essence d’une chose qui produit une forme esthétique que beaucoup se plaisent à qualifier de japonaise » - est un mouvement (s’il en est un) qui ne peut définir ou fédérer les différentes productions nippones à travers le temps. Si l’architecture japonaise tient à ce déni d’identité, d’un point de vue occidental, la culture nippone s’attache à un véritable retour aux sources à travers un jeu subtil où l’architecture tente de se métamorphoser au profit d’une vision plus sensible et plus libre.

Le Teshima Art Museum, édifice majestueux de l’architecte Ryue Nishizawa (co-fondateur de Sanaa), illustre à la fois l’esthétique japonaise pure et la singularité de la culture nippone, mêlant environnement, architecture et art. Initialisé en 2004 par Soichiro Fututake - collectionneur, mécène et président de la Naoshima Fukutake Art Museum Foundation - le Teshima Art Museum est né de l’idée de créer un lieu spirituel où l’architecture s’inspire des formes mouvantes et ondulantes de la nature, et s’insère avec poésie dans le paysage en reconnectant l’humain avec ce dernier.

L’île de Teshima, terre fertile grâce à ses sources minérales, est située au cœur de la mer intérieure de Seto. Cet environnement est très important pour l’architecte, il représente le point de départ de son intervention. 

Ryue Nishizawa conçoit un bâtiment défini par une ligne courbe, un cercle organique qui prend la forme d’une goutte d’eau en béton nichée au sommet d’une colline couverte de rizières en terrasses. L’édifice, dessiné à main levée, s’avère être un véritable défi à construire puisque qu’il s’agit d’une fine coupole en béton blanc recouvrant une surface au sol de 60 mètres de longueur et 40 mètres de largeur. La structure ne possède ni murs ni piliers.

L’architecte a créé trois alvéoles dans le dôme pour inviter la lumière naturelle à pénétrer dans le bâtiment. Une des ouvertures est l’entrée du musée. Elle est réduite à son minimum pour introduire le visiteur au compte-gouttes, valoriser son expérience et lui conférer un caractère unique. Les deux autres ouvertures zénithales sont très vastes, aucune fenêtre ne vient encercler ces orifices. Ces dernières connectent directement l’extérieur avec l’intérieur et laissent s’immiscer l’air, les insectes, le vent, le soleil ou la pluie jusqu’au cœur de la structure.

L’approche du Teshima Art Museum est subtilement travaillée et participe pleinement à l’expérience du visiteur. Elle prend la forme d’un parcours initiatique à l’intérieur duquel le public est projeté, immergé puis submergé. Cette mise en scène, véritable intervalle entre deux séquences, n’est pas sans rappeler le concept du 'Ma', notion primordiale dans la culture japonaise. Il s’agit d’une ritualisation - l’espace est rythmé par le temps et conditionne l’individu à l’idée de pause - qui se matérialise par un chemin exploratoire serpentant au milieu des bois et des rizières en surplomb de la mer avant d’introduire chaque personne vers l’entrée du musée. Ici, le public se déchausse.

Une fois à l’intérieur, le visiteur découvre un véritable lieu sacré où chacun appréhende l’espace comme il le souhaite. Le spectateur semble méditer grâce à l’expérience d’une œuvre poétique et surprenante : Matrix de Rei Naito. Sous les pieds, sur le sol de ciment blanc, de fines gouttes d’eau apparaissent. Elles semblent éclore du béton par de minuscules brèches. Puis, elles se mettent doucement en mouvement, ruissellent, se réunissent, s’entrechoquent et se séparent avant de disparaître dans une imprévisible chorégraphie filaire pour former de petites flaques. Ces dernières s’agrandissent au fur et à mesure que la journée s’écoule. L’œuvre d’art invite à la contemplation.

À la fois expérimentales, minimalistes et conceptuelles, les œuvres de Ryue Nishizawa et Rei Naito illustrent parfaitement l’interprétation occidentale de l’architecture dite japonaise. Semblant se libérer de toutes contraintes et normes architecturales, le Teshima Art museum propose un retour à l’harmonie et à la simplicité par la singularité de son geste. Des formes pures et organiques qui s’affranchissent du temps et de l’espace et dont la dimension poétique ressentie par le monde occidental repose en fait sur des concepts japonais très concrets.

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