© Audrey Demers
Vestiges est une exposition immersive pésentée par Double Entendre et Chimie dans le cadre de l'événement Format Montréal, qui a eu lieu durant quelques jours en septembre dernier.
Cette exposition aussi éphémère qu’originale méritait qu’on en retrace l’expérience. Index-Design a souhaité en conserver une trace, tant pour la singularité de sa proposition que pour sa manière inattendue d’entrer en relation avec le design.
En réunissant des pièces imaginées par des designers canadiens et des créations olfactives signées par des parfumeurs indépendants du monde entier, l’exposition brouille les frontières entre objet, mémoire et imaginaire. Elle nous rappelle que le design ne se limite pas à ce que l’on voit ou touche : il peut aussi se ressentir, s'évoquer.
© Félix Michaud
L'exposition explorait six civilisations imaginaires à travers le design, la culture matérielle et le parfum. Réunissant des artefacts sous forme de pièces de design créées par des designers canadiens, ainsi que des interprétations olfactives réalisées par des parfumeurs indépendants du monde entier, l’exposition invite les visiteurs à découvrir comment le parfum peut préserver des traces de culture et offrir une autre façon d’entrer en relation avec le design.
DOUBLE ENTENDRE
Un collectif de design canadien
La mission de Double Entendre est de contribuer activement à la communauté du design à travers des expositions soigneusement commissariées qui mettent en valeur l’exploration des matériaux, les démarches axées sur le processus et les voix émergentes. À travers des expositions temporaires et des collaborations avec des designers de partout au Canada, Double Entendre cherche à encourager l’expérimentation et à favoriser un dialogue critique autour des pratiques contemporaines en design.
Sarah Yao-Rishea (Toronto), Etienne Vernier (Montréal) et Audrey Demers (Montréal) forment l’équipe au cœur de Double Entendre, travaillant ensemble à la curation, au design et au développement de ses expositions.
VESTIGES
Une exposition collaborative
Pour sa dernière exposition, Double Entendre a choisi d’élargir cette approche au-delà du visuel et du matériel afin d’explorer une autre dimension de l’expérience : le parfum. Dirigé par Heather Peat, facilitatrice et commissaire spécialisée dans le parfum et basée à Montréal, Chimie introduit l’olfaction dans de nouveaux contextes en collaborant avec des parfumeurs et des organismes culturels pour créer des occasions de découvrir le parfum comme un moyen de connexion et d’expression créative.
© Audrey Demers
En collaboration, Double Entendre et Chimie explorent comment le parfum peut prolonger une exposition de design au-delà du visuel et du matériel, en introduisant l’olfaction comme une autre façon de vivre et d’interpréter les œuvres. Cette approche est au cœur de Vestiges, une enquête imaginaire menée par un bureau d’archéologie du futur, qui présente les découvertes issues de ses recherches.
© Audrey Demers
Le Bureau de recherche en anthropologie des civilisations (BRAC) a mené une série de fouilles archéologiques portant sur six sociétés distinctes, chacune possédant ses propres caractéristiques, son histoire et son mode de vie.
Après avoir récupéré des artefacts sur chaque site, les chercheurs ont pu reconstituer certains aspects de ces sociétés et formuler des hypothèses sur leurs origines, leurs pratiques et leurs cultures matérielles. Les chercheurs ont également prélevé des échantillons olfactifs afin de préserver une trace sensorielle de chaque société.
Malgré les efforts continus des chercheurs, les origines, les dates et la signification d’une grande partie de ces découvertes restent à établir. Le Bureau poursuit l’étude des preuves matérielles dans l’espoir d’élucider ces mystères.
CHIMIE
La commissaire olfactive
Pour Vestiges, Heather Peat, de Chimie, a adopté une approche intuitive et axée sur les relations pour assurer le commissariat des six univers olfactifs de l’exposition. Elle s’est appuyée sur les nombreuses connexions qu’elle a développées au fil des années au sein de la communauté indépendante de la parfumerie, associant chaque civilisation imaginée à un·e parfumeur·euse dont la pratique ou la perspective lui semblait naturellement correspondre. Certaines collaborations étaient de longue date, tandis que d’autres réunissaient des artistes avec qui Heather souhaitait travailler depuis longtemps. Elle a partagé chaque univers avec les parfumeur·euse·s sélectionné·e·s, leur laissant l’espace nécessaire pour l’interpréter à travers leur propre pratique. Le résultat rassemble à la fois des œuvres existantes et deux compositions créées spécifiquement pour l’exposition.
© Arsenik Hamzin
Le résultat réunit des pratiques très différentes autour du parfum, allant de la création divertissante et réconfortante d’Alessandra Mondin, qui puise dans l’étrange familiarité des souvenirs d’enfance, à la vision spéculative d’Agustine Zegers d’un futur façonné par des plastiques doués de sensibilité. Plutôt que de dicter ce que chaque univers devait sentir, Heather a cherché à créer les conditions permettant à chaque parfumeur·euse d’apporter sa propre perspective aux cultures imaginées. Les six interprétations pouvaient ainsi entrer en dialogue les unes avec les autres.
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LES SIX MONDES FUTURISTES
1. SOCIÉTÉ AGRAIRE, NÉO-TRADITIONALISTE
Cette société a vu le jour à la suite d’un effondrement partiel de la société. Bien que la fabrication technologique ne soit plus le moteur de la vie quotidienne, les chercheurs n’ont pas encore déterminé si les capacités technologiques ont été perdues ou délibérément abandonnées. L’agriculture, l’élevage et l’artisanat traditionnel constituent les fondements de la vie quotidienne. La laine provient de moutons élevés localement, les paniers sont tissés à la main selon des techniques ancestrales, et les objets sont fabriqués à partir des ressources naturelles disponibles. Pourtant, le souvenir de la fabrication industrielle continue d’influencer l’environnement bâti. De nombreux objets du quotidien intègrent encore, par exemple, des profilés d’aluminium extrudés, des cadres minimalistes et des profilés normalisés — derniers vestiges d’un passé technocentrique qui, pour le reste, a été laissé derrière.

2. SOCIÉTÉ AXÉE SUR LE DIVERTISSEMENT, LE CONFORT ET L’AVERSION AU RISQUE
Cette civilisation a été façonnée par des décennies de litiges : l’élimination du risque est devenue le principe de conception dominant. Les objets du quotidien semblent avoir été conçus autour d’une aversion pour les blessures et d’un attachement au confort et à la sécurité. Le caractère ludique est un autre principe de conception essentiel. Non seulement les objets ont été conçus pour remplir des fonctions évidentes, mais il est clair qu’ils visent également à divertir, à réconforter et à susciter des réactions émotionnelles positives chez leurs utilisateurs. Des formes exagérées et des détails joyeux sont des caractéristiques constantes de l’environnement bâti. En conséquence, l’inconfort, les conflits et l’ambiguïté ont progressivement disparu de la vie quotidienne, faisant du plaisir et du confort les objectifs principaux de cette civilisation.

3. SOCIÉTÉ FONDÉE SUR LES DÉCHETS INDUSTRIELS
Des siècles d’exploitation industrielle ont épuisé la quasi-totalité des ressources naturelles. La végétation a pratiquement disparu, laissant des paysages ensevelis sous des couches de déchets industriels qui ne montrent aucun signe de décomposition. La vie quotidienne dépend presque entièrement des matériaux de récupération. Les composants industriels mis au rebut sont récupérés, réparés et transformés en objets domestiques, remplaçant ainsi les matières premières traditionnelles. Rappels constants de l’effondrement récent de la civilisation, les étiquettes de fabrication, les pièces normalisées et les finis patinés par les intempéries sont devenus le langage matériel caractéristique de cette société.

4. SOCIÉTÉ MATÉRIELLE SYMBIOTIQUE
On sait peu de choses sur les origines de cette culture matérielle. Les hypothèses actuelles suggèrent une interaction prolongée entre des processus biologiques et des formes de fabrication d’origine humaine, bien que la distinction entre les deux reste incertaine. Les artefacts retrouvés présentent des structures récurrentes, des membranes, des surfaces stratifiées, des formes segmentées et des coques durcies. Leur composition est difficile à déterminer : certains matériaux semblent avoir été fabriqués, tandis que d’autres témoignent de processus de croissance, d’agrégation ou de transformation naturelle. Les matières organiques et inorganiques ne sont plus traitées séparément, mais se mélangent désormais au sein d’un seul écosystème matériel. Une analyse plus approfondie est nécessaire pour déterminer les raisons de cette interdépendance.

5. SOCIÉTÉ ECCLÉSIASTIQUE
L’architecture ecclésiastique s’étend bien au-delà des lieux de culte et est devenue le langage visuel dominant de la vie quotidienne. À l’instar des cathédrales, des sanctuaires et des objets liturgiques, les objets du quotidien recourent fréquemment à la symétrie et aux proportions monumentales, et intègrent des éléments de conception tels que l’ornementation et les vitraux. Il n’existe plus de distinction significative entre les outils fonctionnels et la cérémonie religieuse ; l’environnement bâti répond à des besoins pratiques tout en renforçant le rituel, la dévotion et l’autorité de l’Église.

6. SOCIÉTÉ MÉTALLIQUE
Les artefacts retrouvés dans ce monde témoignent d’une forte affinité pour le métal. Omniprésent, celui-ci est laissé à l’état brut et non peint, et la qualité de l’artisanat suggère un haut niveau de savoir-faire technique. Ce savoir-faire témoigne d’un goût particulier pour la précision et le raffinement : des sections minces, des assemblages précis et des formes finement équilibrées sont des caractéristiques courantes de l’environnement bâti. Les chercheurs estiment que cela pourrait refléter un attachement à la précision et au raffinement au sein de la société dans son ensemble. Les fleurs occupent également un rôle important au sein de cette société. Grâce à une analyse approfondie de la matière décomposée, les chercheurs ont identifié un nombre limité d’espèces, qui semblent avoir été soigneusement cultivées et protégées. La rareté apparente de ces fleurs leur a peut-être conféré une importance symbolique, bien que leur signification précise reste inconnue.

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SÉLECTION DES CRÉATIONS DE DESIGN
Par Double Entendre
Vestiges était la cinquième exposition de Double Entendre. Pour cette édition, le collectif s’est appuyé sur des pièces issues de ses archives, tout en intégrant des œuvres de nouveaux designers afin de créer les différents univers. Voici quelques-unes des créations présentées dans l’exposition.
Telar
Martin Gonzalez
Cette collection explore la relation entre douceur et structure à travers la lumière. Un textile tissé à la main est maintenu sous tension, transformant une surface délicate en élément structurel qui façonne la lumière et la forme de chaque lampe.

Chloé
Atelier Alz
Chloé recontextualise un voile textile ultra-fin et réfléchissant, autrefois utilisé en design intérieur au début des années 2000. Inspiré de techniques issues de la mode, un système de cordons, de plis et de superpositions façonne le textile tout en accentuant sa capacité à réfléchir et à diffuser la lumière.

Gather Bowl
Rebecca Sun Collins
Le Gather Bowl utilise le kagome, une technique de tressage japonaise traditionnelle qui forme un motif de losanges entrelacés. De légères variations dans le motif créent des zones de courbure négative, transformant la surface en un contenant ondulant qui évoque un tissu pris dans le mouvement.

20.44 Watt/ft²
Jérémie Dussault-Lefebvre and Sébastien Roy
20.44 Watt/ft² recontextualise une feuille chauffante habituellement dissimulée entre les différentes couches d’une finition architecturale. En la présentant comme un objet à part entière, le projet met en valeur ses qualités matérielles et esthétiques tout en questionnant les systèmes et conventions qui la maintiennent habituellement hors de vue.

Série de déchets industriels - Fettuccine
Etienne Vernier
La lampe Fettuccine assemble des pièces issues de rejets industriels à l’aide de larges bandes élastiques plutôt que de fixations traditionnelles. La tension nécessaire pour maintenir l’ensemble, combinée aux caractéristiques propres à chaque pièce, détermine l’apparence finale de la lampe.

Flash Set - SV18
Jamie Wolfond
Flash Set traduit l’effet de la lumière en une image physique. Inspirées du lichen qui pousse sur un rocher uniquement là où le soleil ne peut l’atteindre, les pièces reprennent ce principe pour traduire une forme en image. Le ciment de gypse est sculpté à l’aide de quelques outils simples, puis peint à la bombe sous un angle précis.

EVA lamp
Etienne Vernier
Inspirées des casse-têtes en mousse de notre enfance, les lampes en EVA se situent entre l’objet sculptural et le jouet familier. Les pièces s’assemblent simplement par friction et par pression, formant une structure stable sans mécanisme complexe.

Jelly
Laurent Lavoie
Le projet explore la relation entre un matériau souple gonflé à l’air et une masse rigide en aluminium. L’aluminium contraint et soutient le volume d’air, permettant à un matériau intrinsèquement instable de prendre forme et d’assumer une fonction.

Duo
Sarah Yao-Rishea
Duo met en évidence les soudures habituellement dissimulées pour créer une apparence uniforme. En laissant les joints visibles, la pièce met en valeur le savoir-faire et la précision nécessaires à l’assemblage de ses matériaux, faisant du procédé de soudage une partie intégrante de l’objet.

Ouch!
Dom Di Libero
Ouch! s’inspire de l’assemblage Crown of Thorns, une technique artisanale issue du mouvement Tramp Art du début des années 1900. Le projet transpose cette technique exigeante dans un meuble à l’usage quelque peu discutable, composé de centaines de baguettes de bois entaillées.

Split Vases
Eric Kirwin
Une série de formes créées en découpant des tubes d’acier le long de leur jointure. La tension créée par l’ouverture de la coupe fait émerger de nouvelles géométries. Réalisée à la main à l’aide d’une scie à ruban, la coupe révèle de nouvelles possibilités pour le matériau. Les propriétés propres au tube d’acier, sa rectitude et sa rigidité, sont ainsi abandonnées.

PERUVIAN ILLIES, 2025
Alastair Martin
Cette œuvre explore l’espace entre l’art et l’objet, entre documentation et intervention. Des photographies et des objets trouvés, d’abord conçus comme des traces du paysage et de l’histoire de l’art, évoluent en formes construites familières qui suggèrent une fonction tout en la détournant.

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FORMAT MTL
Une foire de design à Montréalaise (Canada)
Format a été créé en 2026 comme une foire de design horizontale réunissant la communauté du design montréalais à travers un programme décentralisé d’expositions, de conférences, de vernissages et de rassemblements. Plutôt que de se dérouler dans un seul lieu, l’événement s’est déployé à travers la ville, créant des liens entre initiatives indépendantes, designers, studios, artisan·e·s, makers et architectes.
© Audrey Demers
L’initiative s’est développée selon un processus hautement démocratique : le nom, les dates et plusieurs autres décisions importantes ont été soumis au vote, tandis que les discussions se déroulaient collectivement sur Discord. Nous avons trouvé cette façon de s’organiser à la fois charmante et résolument contemporaine. Double Entendre et Chimie ont participé à la première édition avec Vestiges, présenté au Bain Mathieu, une ancienne piscine et un ancien bain public de Montréal. Son architecture distinctive a été réinterprétée pour créer un environnement évoquant un bunker autour de l’exposition.
© Audrey Demers
COLLABORATEURS
Organisateurs
Double Entendre @double____entendre Étienne Vernier (Double Entendre) @etienne__vernier Sarah Yao-Rishea (Double Entendre) @sarahyaorishea Audrey Demers (Double Entendre) @allo.audrey Chimie @chimiescent Heather Peat (Chimie)
Designers
Artistes olfactives
Agustine Zegers, Alessandra Mondin, Clara Chanisheff, Léa Hiram, Lula Curioca, Seunghyun Lim, Fusion F.
Photographie
Arseni Khamzin, Audrey Demers, Raphaël Thibodeau, Félix Michaud, Alex Lesage.
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Photo couverture : Raphaël Thibodeau




